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La vie errante

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Mes goûts et mes couleurs


Impatience du cœur [La Pitié dangereuse] - Stefan Zweig

Publié par Thierry L. sur 6 Novembre 2022, 16:22pm

Catégories : #Lu

"Au début, la pitié -comme la morphine- soulage le malade, est un remède, une médication, mais si l'on ne sait pas la doser et en arrêter l'utilisation, elle devient un poison mortel."

Un jeune officier de cavalerie autrichien trompe son ennui en fréquentant une adolescente paralytique, fille d'un richissime hobereau. La fluette estropiée s'entiche du fringant militaire et le prend au piège d'une compassion qu'il ressent intensément et qui gouverne trop puissamment ses sentiments. S'ensuivent dérobades, couardises, contrariétés tissées d'aveuglements pour le candide Anton Hofmiller qui chaloupe dangereusement dans cette valse(viennoise)-hésitation.

L'intimidante impotente, Édith de Kekesfalva, de son côté, manifeste une passion morbide pour son uhlan, multipliant reproches, vexations ou désarrois sensuels : son invalidité exacerbe un embrasement qu'elle maîtrise de plus en plus difficilement.

Chancelant, comme suspendu au-dessus du vide sur sa corde tendue, le funambule Hofmiller incarne notre perplexité quant à ce qui cristallise ou au contraire précipite nos amours.

Sprinter plutôt que coureur de fond, Zweig tient assez bien la distance dans cet unique roman. Une poignée de récits annexes ou de généreux portraits -nouvelles souterraines- permettent au lecteur de reprendre son souffle dans ce cloaque amoureux. L'ascension de l'industrieux Lämmel Kanitz, misérable rejeton d'un shtetl perdu, qui, de louches tripotages en obscures manigances, se régénère en comte de Kekesfalva ou la douce commisération qui lie le touchant docteur Condor à son épouse aveugle constituent de formidables parenthèses à ce drame suffocant, au même titre que les miniatures consacrées à un faux héros (le très sympathique Balinkay) ou à un colonel tyrannique (le brutal mais probe Bubencic).

La grande idée de Zweig, c'est de clore son roman le 28 juin 1914 par une tragédie intime (pouvait-il en être autrement ?) se délayant dans la boue de la Grande Guerre qui point. Dans ce monde en train de basculer, les destinées particulières reflètent alors les affres collectives.

Zweig reste cependant à la surface, définitivement écrivain de l'épiderme. J'aurais aimé qu'il fouillât davantage le derme rouge et sensible de ses personnages, que son écriture -irréprochable au demeurant- se fît plus rugueuse, moins soyeuse et que ce qui m'a gentiment attendri m'eût violemment dévasté.

Timoré.

 

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