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La vie errante

La vie errante

Mes goûts et mes couleurs


La Ville et les Chiens - Mario Vargas Llosa

Publié par Thierry L. sur 2 Octobre 2021, 06:02am

Catégories : #Lu

" (...) l'homme doit penser à ses couilles avant de penser à son âme."

Roman inconfortable, La Ville et les Chiens explore les allées brumeuses du collège militaire Leoncio Prado, Prytanée dévoyé de Lima, où se morfondent des adolescents à la puberté belliqueuse. Dans ce microcosme -un distillat de la société péruvienne-, à l'extrême rigueur imposée par des garde-chiourmes à galons se surajoute la violence des cadets entre eux.

Au sein de cette communauté juvénile, des tyrannies s'exercent, des oppressions se renforcent : basée sur l'origine, la couleur ou la virilité des individus, toute une hiérarchisation malsaine se met en place. Les individualités sont niées, supplantées par les seules caractéristiques physiques ou sexuelles, car, dans cet univers machiste, régi par une animosité intrinsèque à tout univers concentrationnaire, la force brute prime.

A Leoncio Prado, les cadets, dépossédés d'eux-mêmes par eux-mêmes, sont identifiés à un totem, matricule désespérant, qui rappelle leur bestialité -le Jaguar ou le Boa- ; leur pedigree -le Frisé, le Serrano ou le Noir- ou leur statut équivoque dans le groupe -le Poète ou l'Esclave-.

"Mais n'oubliez pas non plus que la première chose qu'on apprend à l'armée c'est à devenir des hommes. Les hommes fument, boivent, font le mur et baisent."

Ce petit chef d’œuvre testostéroné nous éprouve rudement par son contenu et nous enthousiasme par sa composition habilement trompeuse.

D'abord, tout garçon qui a subi l'expérience de la collectivité -pensionnat, service militaire, ou autre- y retrouvera le parfum équivoque des chambrées où sexe et bravades se corrompent. Turgides, les cadets douchent leurs pulsions en s'affrontant dans des rixes libératrices, en lapant des alcools forts ou en humiliant les plus faibles. Au carrefour de leur sensualité, ils entretiennent entre eux des relations ambiguës entre danses de séduction, lèvres humides et reins cambrés, et combats virils, aboiements rauques et crocs menaçants. Le Seigneur des Mouches n'est jamais loin... Les jeunes mâles de Vargas Llosa ne dédaignent ni les fellations offertes ni les viols zoophiles et se perdent dans de filandreuses exactions, usant de cruels sévices sur plus fragiles qu'eux, un garçon efféminé ou un corniaud soumis (terribles scènes avec la pauvre Crèvedalle, chienne amante et souffre-douleur du Boa).

Ensuite par la véracité de ses personnages, Vargas Llosa émeut. Usant de nombreux flash-backs, il s'introduit dans le quotidien extramuros de ses adulescents liméniens. Leurs rêves se sont fracassés sur un horizon opaque : familles dysfonctionnelles, violences sociales, précarité,... Alors, l'armée, comme incertaine échappatoire... Leurs doutes, leurs lâchetés, leurs hésitations sont nôtres.

Enfin, usant de ficelles faulknériennes, l'écrivain multiplie les analepses, entrelace les points de vue et les narrateurs : au récit factuel de la vie de caserne, se mêlent le flux de conscience décousu d'un cadet ou la confession étrangement neutre d'un autre dont on devine petit à petit l'identité -au risque de la confusion. Luxuriant et vaporeux, le roman dit sans doute beaucoup sur le Pérou des années 60. Mais sa cohorte de jeunes gens nous bouleverse aujourd'hui encore par ce qu'elle a d'intangible : l'homme, entre chien et loup.

Foutrement puissant.

 

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