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La vie errante

La vie errante

Mes goûts et mes couleurs


Chevreuse - Patrick Modiano

Publié par Thierry L. sur 11 Octobre 2021, 13:35pm

Catégories : #Lu

"Attendez...je reviens".

Patrick Modiano s'opiniâtre. Inlassablement, il poursuit ses travaux d'excavations mémorielles. Dans Chevreuse, il fouille les bancs de grès de la vallée éponyme, remonte une faille qui gerce Jouy-en-Josas et sourd à Auteuil.

Dans la couche arable de ses souvenirs, il y a le petit carnet que remplit consciencieusement son héros Jean Bosmans*, alter ego du gentil Patoche. Dans des coq-à-l'âne saugrenus (une ville évoque un chanteur qui rappelle un restaurant qui convoque une silhouette oubliée...), le géologue-écrivain s'amuse à remonter le fil de son passé.

D'un sous-sol plus ancien, Bosmans exhume soudain quelques cadavres : ils appartiennent au monde interlope qu'il fréquentait dans les années soixante. Ce salmigondis de souvenirs ressuscite un étrange sésame (Auteuil 15-28, passage téléphonique vers l'au-delà), des appartements curieusement vides, des aigrefins menaçants, des femmes peut-être fatales... Tout cela rallume d'anciennes peurs, de louches accointances ou de troublantes coïncidences. Le lecteur s'englue dans un tableau de De Chirico : allongement des ombres et viduité des espaces...

Quand le double du romancier s'attaque à la roche-mère, on retourne alors à l'ombilic de l’œuvre modianesque : la prime enfance et la mystérieuse demeure du 38, rue du Docteur-Kurzenne. Quel est le substrat de ce sous-sol profond qui hante ce roman et bien d'autres avant lui ? Quels refoulements douloureux cachent ces souvenirs-écrans ?

En filigrane, on retrouve dans Chevreuse, roman opaque et transparent à la fois, des bribes d'un trauma initial. Un petit garçon qui dort, le parfum de l'éther, une salle de bain aux portes battantes, des objets maléfiques (une boussole, une montre, un briquet), d'étranges chuchotis...

Modiano sème, Petit Poucet fuyant l'ogre de ses cauchemars, des indices : un film italien "Les enfants nous regardent" (dont le titre belge** est La Faute d'une mère), un roman de Dickens, "La Petite Dorrit" (roman où un père soumet sa fille à la culpabilité et à la dépendance), un essai au titre axiomatique "L'art de se taire". Dérisoires petits cailloux gris.

Empêché de parler, le romancier camoufle ses angoisses sous le brouillard de récits cotonneux. C'est surtout cela qui séduit, cette ambivalence entre ce qu'on lit et ce qu'on devine, l'apparent et l'invisible, le confessé et l'indicible.

Si la facture est habituellement classique -écriture blanche, économie des mots et des pages-, la petite musique grince davantage, les affres matricielles affleurent soudain, sibyllines.

On éprouve une joie dolente à lire ce roman d'outre-conscience. Un Modiano inévitable.

 

*Le véritable prénom du romancier accolé à un patronyme qui satisfait à la fois son ascendance belge et sa face sombre : -man = l'homme et "bos" (racine allemande) = mauvais, méchant.

** Une coïncidence ? Vraiment ?

Nous y voilà... en effet.

Nous y voilà... en effet.

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