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La vie errante

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Mes goûts et mes couleurs


La Vie devant soi - Romain Gary (Émile Ajar)

Publié par Thierry L. sur 9 Juillet 2021, 16:39pm

Catégories : #Lu

"M. Hamil a un livre de M. Victor Hugo sur lui et quand je serai grand j'écrirai moi aussi les misérables parce que c'est ce qu'on écrit toujours quand on a quelque chose à dire."

Sa mère le lui avait enjoint : «Tu seras un héros, ambassadeur de France, tu seras Victor Hugo, tu seras Prix Nobel !», Romain Gary ne pouvait donc qu'acquiescer à cet édit maternel. Avec La Vie devant soi, il ajoute un appendice tendre et compatissant à l’œuvre somme du père Hugo.

Dans ce roman des laissés-pour-compte, l'écrivain donne la parole à Momo, gamin des rues de Belleville, qu'élève comme elle le peut Madame Rosa, une vieille putain obèse qui a ouvert un "clandé" pour orphelins. Multipliant les tautologies tordantes, les à-peu-près périlleux et autres distorsions langagières, Momo slame sa courte vie et décrit, avec une gouaille réjouissante, la violence des rapports humains, la solitude, la misère sexuelle, la vieillesse ou la mort.

"Mais je tiens pas tellement à être heureux, je préfère encore la vie. Le bonheur, c'est une belle ordure et une peau de vache et il faudrait lui apprendre à vivre."

Bildungsroman œcuménique -Momo forge sa conception du monde auprès d'une rescapée des camps, d'un vieux sage musulman ou d'un travesti sénégalais-, La Vie devant soi se transforme petit à petit en un bordélique recueil d'aphorismes joyeux. Le Gavroche de la rue Blondel jongle avec les mots et nos cœurs, maquillant le désespoir de couleurs éclatantes, suscitant des éclats de rire mouillés de larmes.

Et si les escaliers de son immeuble sont durs aux miséreux, Momo les grimpe ou les dévale sans cesse passant d'un univers menaçant au giron réconfortant de sa Yiddishe mama.

"Je pense que pour vivre, il faut s'y prendre très jeune, parce qu'après on perd toute sa valeur (...)."

Tout au long du récit, Romain Gary fait entendre sa voix, qu'il défende l'avortement ou l'euthanasie, dénonce une politique d'immigration pernicieuse ou s'émeuve du sort de nos anciens. L'écrivain s'y oublie et charbonne ses graffiti rageurs sur le mur immaculé de notre individualisme. Mais, à travers la candeur juvénile de son héros, la violence des propos en est adoucie sans en être amoindrie. Ça claque dru tout de même !

Cosmopolite et fraternel, La Vie devant soi -à défaut d'être un chef d’œuvre, car, malgré son immense succès, l'ouvrage reste modeste- réverbère en rose et noir les colères d'hier et les indignations d'aujourd'hui et demeure, avec son langage singulier et euphorisant, un bonheur de lecture.

"Monsieur Hamil, est-ce qu'on peut vivre sans amour ?"

Et qu'importe si Momo poursuit son éducation française rue Saint-Honoré, il se sera constitué, auprès de ses amis de débine, un pactole d'humanité. Avec sa ribambelle de Justes (Waloumba cracheur de feu sur ordonnance, les frères Zaoum, déménageurs de vieille dame ou Madame Lola racoleuse prodigue), le roman accompagne la merveilleuse Madame Rosa dans son ascension vers le Ciel et délivre une leçon essentielle : l'amour sauvera le monde !

Un bouquin réjouissant, azoy !

 

Madame Rosa et ses mioches...

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