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La vie errante

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Mes goûts et mes couleurs


Notre-Dame-des-Fleurs - Jean Genet

Publié par Thierry L. sur 6 Juin 2021, 09:10am

Catégories : #Lu

"Bien que je m'efforce à un style décharné, montrant l'os, je voudrais vous adresser, du fond de ma prison, un livre chargé de fleurs, de jupons neigeux, de rubans bleus. Aucun autre passe-temps n'est meilleur."

Une postérité encombrante travestit la crudité et la violence du premier roman de Jean Genet sous les fanfreluches criardes d'une certaine iconographie queer : l'univers interlope, hautement fantasmatique, de l'écrivain s'est -depuis 1944- édulcoré sous les oripeaux de l'autofiction gay, des bariolages arty ou du porno hardcore. Découvrir aujourd'hui "Notre-Dame-des-Fleurs" c'est remonter à la source d'un bataclan composé de cuir, de plumes et de foutre, c'est croiser les exécrations intimes d'un Hervé Guibert avec les tableaux d'autel de Pierre et Gilles, les taulards surmembrés de Tom of Finland ou l'esthétique drag queen.

Dans ce long poème tortueux, Genet, captif turgescent, projette sur les murs de sa cellote les ombres qui exacerbent ses désirs contraints. Les figures illustrant cette geste de la trahison et de la putasserie sont Divine -alias Louis Culafroy-, travestie du bitume, Mignon-les Petits-Pieds, son mac viril, Notre-Dame-des-Fleurs, un blond assassin juvénile et Seck Gorgui un "nègre" priapique, soit un quarteron de sempiternels fantasmes gay : le passif soumis, le mâle dominateur, le dévoyé et l'exotique.

Le romancier recouvre sa quincaillerie érotique d'une fumure d'abjection comme s'il fustigeait ainsi ses propres appétits. Chez Genet les anges sentent des pieds, les gitons ont des haleines empestées : un parfum de roses et de merde imprègne chaque page.

Cette mythographie de la tante cataracte en fusées poétiques, charriant perles et ordures dans un style parfois limpide, souvent chichiteux. Genet désarticule ses phrases, en casse le rythme, la poivre de mots précieux et d'obscénités faciles. On y retrouve les fioritures catholiques d'un Marcel Jouhandeau : à chaque ligne une évocation liturgique, des bouillons de guipures et de dentelles, des éclaboussures d'eau bénite, un fourbi de kitsch sulpicien sur un lit de crachats blasphématoires. Passant d'une époque à une autre, glissant d'un protagoniste à un autre, le roman finit par prendre l'apparence de ces vies de saints peintes par un Giotto ou un Fra Angelico sur les retables desquels, de la naissance à la mort, se chevauchent les faits et dicts d'un bienheureux.

Regard en biseau, voix mielleuse, Jean Genet chante les petites lâchetés, les délations sordides ou les crimes pitoyables. Point de flamboyance dans le mal, malgré les figures tutélaires d'un Weidmann ou d'un Pilorge... mais une mesquinerie honteuse. Ici on assassine en douce, on dénonce sans risque.

L'enfance et l'adolescence troublée de Divine, folle sublime, est un discret décalque de celle du romancier qui mêle réalité aux rêveries et semble adresser à la société des honnêtes gens son mot d'ordre, la réunion des deux patronymes ne pouvant ressortir du seul hasard*. Genet n'est jamais aussi émouvant que, une fois les fards et les poudres ôtés, lorsqu'il se présente le visage à nu : gosse de l'Assistance, voyou apeuré ou amoureux servile (superbe épisode des roses amours enfantines avec un chasseur de serpent).

Notre-Dame-des-Fleurs reste peu aimable qui associe, sous des festons rococos, une brutalité suave à des splendeurs acerbes. Avec ses outrances d'une époque révolue, le roman ne choque plus guère et son charme amphigourique m'a fréquemment rebuté. Ni lecture de dévotion assurément, ni oraison jaculatoire... une curiosité esthétique fastidieuse.

*Jean Culafroy, douloureuse sédition...

Notre-Dame-des-Fleurs - Jean Genet
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