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La vie errante

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Mes goûts et mes couleurs


Le Chant du monde - Jean Giono

Publié par Thierry L. sur 31 Mars 2021, 20:13pm

Catégories : #Lu

"Je te dis de regarder. Regarde, regarde, regarde !"

L'homme lige des fleuves, le bel Antonio dit "Bouche d'or", accompagne de l'autre côté d'une montagne le noueux Matelot, vieux marin devenu sylvain par amour et qui s'est juré de retrouver son fils porté disparu. Ce rutilant besson (son jumeau est mort en bas âge) a enlevé Gina, une garce solaire affiliée au clan Maudru, dont le patriarche, puissant minotaure, parle à l'oreille des taureaux. Lors de cette guerre de Troie alpestre, Antonio succombera à la séduisante cécité de la fragile Clara ; l'amour, comme chacun le sait, étant aveugle !

Grand maître chaman, Jean Giono en nous contant cette histoire de passion et de vengeance chez les hommes -croisade en terre hostile- révère surtout la création. La colline gémit, la montagne fait son dos rond, les arbres pleurent ou se confient, les oiseaux bavardent, les membres des hommes sont ligneux, leurs muscles se pétrifient  : le chantre des saisons malaxe en une pâte grasse et fertile les quatre éléments, la faune et la flore, le jour et la nuit. Dans cette cosmogonie de poche -un fleuve, une vallée, un village, un glacier- le romancier culbute les hiérarchies, délayant l'humain dans une nature luxurieuse à égalité avec le sanglier, le congre, le bouleau ou la neige.

Dessillant nos yeux, débridant nos oreilles, galvanisant nos narines, le marabout de Manosque anime l'inanimé, fige le mobile en sollicitant tous nos sens. Roman éminemment poétique, Le Chant du monde semble issir d'un antique fond de légendes avec son intemporalité affichée et sa géographie brouillée. Comme le précieux drageon de l'épopée d'un Gilgamesh ou d'un récit homérique.

Giono raccourcit ses phrases, mesure davantage son souffle. Il joue de l'écho des mots, distille ses métaphores, trempe son lexique. Les dialogues se coagulent en cantilènes abstraits. On pense à d'autres bardes, Synge ou Koltès. En des pages stupéfiantes, le romancier décompose le lever du jour ou la tombée de la nuit, la soudaineté de la pluie ou les caresses du vent, le grand rut vernal d'un bord de rivière ou les ondoiements d'un nageur nu sous l'eau et il vous laisse harassé par tant de somptuosités.

Une décoction de beauté.

"Vers le milieu du jour ils traversèrent le large verger de châtaigniers qui barrait le fleuve. (...) Ils étaient pleins de soleil mais la grande illumination venait des fleurs. Des étoiles. Comme celles du ciel, plus larges que la main avec une odeur de pâte en train de lever ! Une odeur de farine pétrie, l'odeur salée des hommes et des femmes qui font l'amour !"

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