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La vie errante

La vie errante

Mes goûts et mes couleurs


Le Moulin sur la Floss - George Eliot

Publié par Thierry L. sur 26 Septembre 2020, 06:56am

Catégories : #Lu

"They had entered the thorny wilderness, and the golden gates of their childhood had forever closed behind them."

Tout d'abord, claironner à qui voudra l'entendre le plaisir d'avoir découvert un roman selon mon cœur. Le Moulin sur la Floss charrie, dans ses eaux profondes, de l'or et des larmes, des serments et des rires, des fleurs et des âmes "qui souffrirent trop pour vivre la vie" (Maurice Magre). Emportés par son flux irrémissible, nous brimbalons d'une rive à l'autre, secoués par les remous d'une histoire simple, celle d'une jeune fille qui paie au prix fort sa liberté. Imparable !

George Eliot est une Sand moins démonstrative : elle ne fait pas leçon, elle se contente de poser ses caractères et de laisser filer sa pelote... Là où son illustre devancière va aux brisées, frappant d'estoc et de taille, l'anglaise nous lancine à fleurets mouchetés. Authentique book hangover, son roman généreux s'est insinué, faufilé et incrusté durablement en moi. Il a su y faire vibrer mon violon interne tout comme Proust que deux pages (du Moulin) suffisaient à faire pleurer (lettre de mars 1910 à Robert de Billy).

"How lovely the little river is, with its dark changing wavelets!"

Frémissante ondine, Maggie Tulliver s'éveille à l'enfance au Moulin de Dorlcote, son père étant meunier. Recherche du pain ou du temps perdus, ces balbutiements ont une saveur toute proustienne : un buisson de sureau en guise d'aubépines, la voix des objets aimés "qui fait vibrer et qui réveille" et le vert paradis des amours de gosses. La Floss ou la Vivonne ?

La fillette voue à son frère aîné Tom une adoration sans limites. Lui, inflexible, intransigeant souffle le chaud et le froid et oblige l'indocile Maggie a trouver refuge amical sous l'aile protectrice d'un petit bossu, Philip. George Eliot éclaire les brimborions de l'enfance d'un chaleureux rayonnement même si y sourdent déjà les affres des doutes à venir.

"(...) the broadening Floss hurries on between its green banks to the sea."

Devenus adultes, Maggie, Tom et Philip, empoissés par des promesses délétères, s'infligeront de cruelles blessures d'amour propre. Maggie, ivre de liberté, se jouera des conventions et en mourra tandis que son frère, chêne rigide, finira par rompre et se briser. Il aura suffi d'une étincelle (le séduisant Stephen) pour que s'embrasent ces cœurs d'amadou.

Dans ce quatuor d'écorchés vifs, Eliot souligne délicatement regards et postures. Les dialogues ciselés -suggestifs ou implacables, murmurés ou aboyés- n'en disent jamais trop. Le raffinement du style et l'acuité de l'observation font le reste.

"It seems to me like a living companion while I wander along the bank (...)"

Eliot en créant le village de Saint-Ogg s'est amusée à modeler un monde de figurines made in England : un kaolin dickensien -car on rit beaucoup à la lecture du Moulin- vernissé d'une exquise porcelaine aux tons pastels. La romancière s'y entend pour laisser ses personnages dénoncer par eux-mêmes leurs ridicules. Les tantes Deane, Glegg et Pullet forment un trio d'infatigables -mais surprenantes- caqueteuses : qu'elles fulminent contre un monde qu'elles ne reconnaissent plus ou qu'elles s'épanchent sur leur jeunesse enfuie, leurs travers sont nôtres. Chacun y retrouvera une tante, une sœur ou une cousine. Le pétulant Bob Jakin, le bégueule Wakem, la naïve Lucy, la douloureuse tante Moss ou les ineffables représentants avunculaires de la famille Tulliver enrichissent de leur présence ce Combray à la clotted cream.

" (I) listen to its low, placid voice, as to the voice of one who is deaf and loving."

Comment ne pas s'enticher de la rétive Maggie Tulliver qui n'écoute, pour son malheur, que sa raison qui n'est pas celle des convenances ! En imaginant ce double d'elle-même, Eliot lui prête des actes et une parole qui vont à contre-courant du système patriarcal qui l'emmure. D'une intelligence vive, Maggie "avec cette faim de l'âme et ses illusions flatteuses pour elle-même" n'a comme seul recours que de "grignoter la dure écorce du fruit de l'arbre de la connaissance", en ayant "parfois une lueur de triomphe parce que son intelligence était parfaitement à la hauteur" de celle qu'on attend des hommes. Féministe en douceur, Eliot constate, consigne, rapporte : ses observations au plus près du quotidien frappent par leur justesse. Moins combattive que Sand, la romancière gagne cependant au finish, amenant le lecteur à l'abandon plutôt qu'à la défaite.

Reléguée par Dieu et les hommes, Maggie se diluera dans la Floss, cette rivière amniotique. C'est de ces eaux qu'elle renaît, sirène émouvante, pour nous entraîner dans son sillage. Qui a dit qu'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ?

Un coup de cœur.

Pour compléter, lire le très beau texte de Mona Ozouf "Le Moulin sur la Floss et l'emprise du passé" (L'Autre George. A la rencontre de George Eliot, Gallimard, 2018)

Le Moulin sur la Floss - George Eliot
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