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La vie errante

La vie errante

Mes goûts et mes couleurs


L'Étranger - Albert Camus

Publié par Thierry L. sur 16 Avril 2020, 05:40am

Catégories : #Lu

"Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l'enterrement de sa mère risque d'être condamné à mort." (Camus)

Donc un type enterre sa mère, drague une fille, se baigne, fume avec ses potes puis tue un inconnu. On le juge, il sera exécuté.

Épuré jusqu'à l'abstraction, L’Étranger, avec ses pauvres mots de pauvre, éblouit violemment. Invocation au soleil, à la mort et au néant, ce mantra bourdonne l'absence au monde d'un homme, Meursault, qui tue pour ne pas s'immoler. Trapu, le récit de Camus marmonne les derniers moments d'un condamné à vivre : son héros, lui aussi un homme qui dort, détaille, dans un passé composé atone la vacuité des jours, l'aridité des sens.

Meursault défaille aux autres et à lui-même. La mort d'une mère ou la douleur d'un chien, une promesse amoureuse ou l'arbitraire d'une punition, il est inatteignable. Seul, l'attrait du sexe semble encore émouvoir cette stagnation. "J'ai eu très envie d'elle (...) et le brun du soleil lui faisait un visage de fleur". Et le soleil, "Faute éclatante! Toi qui masques la mort." (P. Valéry). Le soleil, aveuglant leurre, qui, à coup de cymbales, fait jaillir un "glaive éclatant" d'un eustache de voyou. Dépression en Algérie.

Le sexe, le soleil... et le rire qui grince aussi. Meursault/Camus ricasse au grotesque poignant du vieux Salamano avec son clébard pelé -Philémon et Baucis rancis de haine recuite- ou au surréalisme d'un fait divers tchèque (il en fera l'argument du Malentendu). Et c'est déjà le rictus narquois d'une tête de mort.

Concentré sur l'analyse neutre de ses jours qui se délitent, Meursault se parle dans un monologue extérieur qui scande l'absurdité d'une vie au fur et à mesure qu'elle se dévoile. Dans ce commentaire quintessentiel se devinent peut-être une enfance maltraitée, une estime de soi bafouée, une misère imposée, ingrédients funestes, coryphées annonçant les "quatre coups brefs" qu'il frappera "sur la porte du malheur".

Étranger à lui-même, notre héros neurasthénique en tuant l'Arabe, crève un autre étranger (V° la troublante apostille de Kamel Daoud). Le procès et l'anathème qui en découlent -sous influence kafkaïenne- glissent sur Meursault qui trouvera dans son supplice à venir un exutoire par où épancher sa déraison.

Classique atemporel, le roman sibyllin de Camus avec son héros qui refuse de mentir et s'ouvre "pour la première fois à la tendre indifférence du monde" bouleverse, tourmente, interroge... La concision et l'aridité du style transmue ce récit trivial en un inoubliable poème sépulcral. Un bloc de glace ou une coulée de lave -c'est selon- dans la tiédeur de nos bibliothèques.

"(...) Le grincement des clefs tournées et des verrous repoussés ne fut plus pour lui qu'un bruit suraigu de porte qui s'ouvre. Et c'est aussi loin qu'on peut aller dans la fin de (Meursault)." conclurait Yourcenar.

L'Étranger - Albert Camus
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