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La vie errante

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Mes goûts et mes couleurs


Les Racines du ciel - Romain Gary

Publié par Thierry L. sur 30 Novembre 2019, 18:16pm

Catégories : #Lu

"Pauvre Morel, dit-il. Il s'est mis dans une situation impossible. Personne n'est jamais arrivé à résoudre cette contradiction qu'il y a à vouloir défendre un idéal humain en compagnie des hommes. (...)"

1956, Afrique-Équatoriale française. En lançant une pétition pour que cesse l'extermination des éléphants, le fantomatique Morel -véritable révélateur photographique- cristallise les conflits d'intérêt et rend visibles des fractures latentes. Entre tenants du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", colons déterminés, pionniers d'une écologie radicale, sectateurs de la tradition, progressistes acharnés et profiteurs de tous poils, la lutte fait rage.

Autour de Morel gravite une poignée de disciples. Seule femme du récit, Minna, victime de l'Histoire et des hommes, est la Marie de Magdala de ce Christ profane : frappée d'aphasie quand elle doit témoigner des raisons de son engagement, son entêtement animal la rend pathétique. Forsythe, militaire déchu et alcoolique, Qvist, naturaliste austère, Waïtari, homo politicus opportuniste et panafricain opiniâtre et Fields, photographe du pire constituent cette petite bande d'irréductibles et infatigables zélateurs.

Alors, le jusqu'au-boutiste Morel et la fièvre éléphantine qui le consume ? idéaliste ? humanitaire ? anarchiste ? militant extrémiste ? Vecteur de tous les fantasmes, ce Messie multiface reste sibyllin pour le lecteur, sorte de héros "blanc" sur lequel chacun peut projeter ses marottes.

Ce qui frappe avec "Les Racines du ciel" c'est le talent visionnaire de Gary. Qu'il anticipe les errements du panafricanisme ou qu'il se fasse l'oracle des urgences écologiques d'aujourd'hui, le roman semble fraîchement sorti de presse. Assénant ses arguments avec une prolixité pachydermique, Gary n'évite pas toujours la redondance mais l'actualité brûlante de son message appelle le martèlement. Le poids des mots... le choc des consciences !

Éminemment conradien -on pense à Victoire mais aussi à Nostromo- Les Racines du ciel est un hommage non dissimulé à l'écrivain dont Gary confessait être un lecteur compulsif. On y retrouve une chronologie déconstruite, une narration basée sur des témoignages qui s'entrecoupent, se relaient ou se répondent, un goût pour l'aventure exotique et un amour des héros malgré eux comme chez son prestigieux devancier. Malgré quelques enflures, le style de Gary touche systématiquement au cœur. Comme des filets d'or dans cet ouvrage chryséléphantin, trois anecdotes concentrationnaires (les éléphants et les hannetons en "Salvator Mundi") font figures de viatiques pour un avenir que l'on veut croire meilleur : le pouvoir de l'imagination et de gestes essentiellement humains comme symboles de rédemption.

L'humour désespéré et les assertions impérieuses de l'auteur (la maison brûle! : "L'espèce humaine était entrée en conflit avec l'espace, la terre, l'air même qu'il lui faut pour vivre.") nous accompagnent durablement... Prophétique.

Et c'est ainsi que Gary est grand.

 

 

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