Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La vie errante

La vie errante

Mes goûts et mes couleurs


La Vie mode d'emploi - Georges Perec

Publié par Thierry L. sur 27 Décembre 2019, 07:08am

Catégories : #Lu

Livre-monde, La Vie mode d'emploi envoûte.

Le temps se fige, ce vingt-trois juin 1975, à près de huit heures du soir. Georges Perec dépose délicatement la façade de l'immeuble bourgeois sis 11 rue Simon-Crubellier à Paris (17e Arr.) et, à l'instar du don Cléofas de Lesage, scrute l'ensemble des pièces mises ainsi à nu et nous livre ses observations. Alcôves, caves, cuisines, salles de bain ou parties communes, il remplit ces cases blanches, habile cruciverbiste, nous contant mille et une historiettes. De cette boîte de Pandore s'échappent romans avortés, fables expresses, légendes rocambolesques et récits chimériques. Partant d'une systématique description de chaque lieu traversé, dans un style volontairement plat et donc hyperréaliste, Perec ouvre de fulgurantes brèches narratives en détaillant objets et tableaux. Maître absolu du temps, hypermnésique et encyclopédique, il navigue sans boussole d'un passé immémorial à un présent trivial, d'un geste arrêté à une vie résumée, nous exposant les caprices de la fortune des habitants de l'immeuble et de ceux qui les ont précédés à chaque étage.

Labyrinthique, le "romans" (sous-titre de la machinerie perecquienne) embrasse une myriade de personnages. Un index et des repères chronologiques nous offrent l'occasion de renouer les innombrables fils narratifs et de relire l'ouvrage en baguenaudant d'un appartement à l'autre, de reconstituer l'existence des protagonistes principaux dont les épisodes biographiques sont éparpillés au gré de ses chapitres.

Trois héros se détachent de l'ensemble : Bartlebooth, Winckler et Valène.

Percival Bartlebooth, opulent rentier, se lance dans un défi inane qu'il tentera de mener à son terme.

"Pendant dix ans, de 1925 à 1935, (il) s'initierait à l'art de l'aquarelle.

Pendant vingt ans, de 1935 à 1955, il parcourrait le monde, peignant, à raison d'une aquarelle tous les quinze jours, cinq cents marines de même format (65 X 50, ou raisin) représentant des ports de mer. Chaque fois qu'une de ces marines serait achevée, elle serait envoyée à un artiste spécialisé (Gaspard Winckler) qui la collerait sur une mince plaque de bois et la découperait en un puzzle de sept cent cinquante pièces.                                                    

Pendant vingt ans, de 1955 à 1975, Bartlebooth, revenu en France, reconstituerait, dans l'ordre, les puzzles ainsi préparés, à raison, de nouveau, d'un puzzle tous les quinze jours. A mesure que les puzzles seraient réassemblés, les marines  seraient « retexturées » de manière à ce qu'on puisse les décoller de leur support, transportées à l'endroit même où - vingt ans auparavant - elles avaient été peintes, et plongées dans une solution détersive d'où ne ressortirait qu'une feuille de papier Whatman, intacte et vierge.

 Aucune trace, ainsi, ne resterait de cette opération qui aurait, pendant cinquante ans, entièrement mobilisé son auteur."

Gaspard Winckler, vengeur patient, faiseur de puzzles sibyllins et Serge Valène, peintre discret mais véritable artisan du livre en train de se faire, forment avec Bartlebooth un Georges Perec tricéphale. Chacun d'eux incarne le romancier tour à tour conspirateur, coloriste et audacieux inventeur.

Mais il serait regrettable de ne considérer La Vie mode d'emploi que comme un recueil de songes merveilleux. C'est aussi un grimoire de sorcier : qui en tourne les pages, y devine de facétieux sortilèges, y subodore l'usage de formules magiques...

Georges Perec crée sous contraintes et ses Sésames ont nom "Bi-carré latin d'ordre 10" (l'immeuble de la rue Simon-Crubellier est constitué de 10 x 10 pièces), "Polygraphie du cavalier" (le romancier suivra un cheminement prévu de pièce en pièce et s'y déplacera comme un cavalier aux échecs, de 3 cases à chaque fois en dessinant un L majuscule) et "Fausse dizine" (utilisation d'une grille imposant l'intégration d'astreintes thématiques dans chaque chapitre du livre). Cet ensemble de règles "dérègle" la mécanique narrative, lui insufflant une séduisante étrangeté. On peut se colleter aux énigmatiques distorsions de l'écrivain (au risque de mathématiser sa poétique) ou se contenter de pressentir les charmes déployés par l'oulipiste thaumaturge.

Le plus grand des mystères reste toujours celui des traces autobiographiques que dissémine un Perec pudique dans son récit : la centième pièce, une cave au fond à gauche de l'immeuble, reste close (on ne compte que 99 chapitres) enfermant à jamais le bazar d'une enfance déchirée, à l'instar de l'angle d'un Petit Beurre LU croqué par une fillette -ce qui devait être lu ne le sera jamais- ; l'ombre d'une mère partie en fumée hante le roman (l'écrivain la ressuscite en Célia Crespi, anagramme de Cyrla Perec, discret personnage dont le fils est né en 1936) et une pièce de puzzle en forme de "W", familier vase canope enfermant ses larmes... Tant d'autres nous échapperont, distillés dans ce roman magistral, fleuve dans lequel il est impossible de se baigner deux fois tant il est protéiforme.

Quel bonheur de lecture !
C'est un peu comme observer une larme au microscope : ce n'est qu'une goutte d'eau bien anodine mais qui révèle tant d'univers !

La Vie mode d'emploi - Georges Perec
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents