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La vie errante

La vie errante

Mes goûts et mes couleurs


Victoire - Joseph Conrad

Publié par Thierry L. sur 28 Août 2019, 05:40am

Catégories : #Lu

Quelque part entre Java, Célèbes et Moluques, Samburan, une île ronde, dominée par un volcan en demi-sommeil, camoufle les amours édéniques (mais bancales) d'un baron et d'une violoniste. Un serpent s'introduit dans le jardin...

Dans les décombres charbonneux de la Tropical Belt Coal Company dont il fut le directeur, Axel Heyst, nobliau suédois désargenté, s'est retiré du monde. Cénobite volontaire sur son île désertée, il est parvenu à une voluptueuse ataraxie ce qui n'est pas sans lui attirer l'aversion irrépressible de Schomberg, poussah malfaisant, tenancier d'une gargote à Surabaya. Quand, à l'occasion d'une courte escale dans ce port de Java, Heyst enlève une jeune musicienne convoitée par le libidineux bistrotier, la haine de ce dernier ne connaît plus de limites. Quelques mois plus tard, il se débarrassera d'un trio de malfrats - des aigrefins qui ont transformé son troquet en tripot- en les envoyant sur la piste fallacieuse d'un trésor supposément possédé par le vertueux Heyst.

Fièvre sur Samburan !

Dans ce grand roman moite (dont le titre est un mystère : ici, point de victoire mais "échec et mort"), les défaillances se multiplient : personnages improbables, changement abrupt dans le récit (un narrateur témoin laisse soudain sa place à l'écrivain omniscient), resucée de Freya des Sept-Îles et fin ratée. Cependant il n'en demeure pas moins que "Victoire" est à nouveau un chef d’œuvre conradien.

Un soleil qui se couche sur la durée d'un chapitre, les trémulations d'un orage à travers lequel se joue un drame, les ombres de la jungle qui estompent les corps : Conrad subjugue toujours par sa maîtrise à créer des atmosphères et à esquisser des attitudes.

Les protagonistes du roman, même aberrants, forment un inoubliable cortège et en particulier son trio de malandrins : le vampirique Jones, meneur à l'élégance raffinée, le brutal Ricardo, assassin charnel et l'impayable Pedro, sorte de Bigfoot décérébré, masochiste et mutique. Les relations ambiguës et misogynes entre Jones, dandy assassin et voleur, et son sbire Ricardo baignent dans une homosexualité latente qui n'est pas sans faire penser au couple Lacenaire et Avril. On ne passera pas sous silence le couple Schomberg, lui, graisseux bloc de haine rancie et de lubricité inassouvie et elle, figée dans son rôle de femme soumise, tenancière automate d'un bar moribond : ils sont mémorables.

On sait la maladresse de Conrad quand il doit parler d'amour. La passion qui enflamme le tendre Heyst et l'affligée Lena, musicienne dickensienne, reste abstraite : si les cœurs s'embrasent, les corps n'exultent qu'accessoirement. Ce sont des héros flous, évanescents, en creux : constructions intellectuelles, Conrad peine à les incarner et leurs dialogues sonnent étrangement faux. La sensualité et les fantasmes, on les trouvera chez Ricardo qui manie le couteau à la façon d'un sexe et dont les gestes exsudent la concupiscence.

Malgré quelques réserves, ce bougre de Conrad nous embarque à nouveau pour un cabotage exotique d'île en île et le voyage se révèle prodigieux par la magie d'une écriture unique.

Un autre grand roman malade (après Fortune) mais qui se dévore à pleines dents.

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