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La vie errante

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Mes goûts et mes couleurs


W ou le Souvenir d'enfance - Georges Perec

Publié par Thierry L. sur 22 Juillet 2019, 17:39pm

Catégories : #Lu

(...)

Au mitan de W ou le Souvenir d'enfance (pas "un" mais "le", rareté, unicité, singularité, fragilité : un débris, une trace, un vestige), ce signe de ponctuation, accablant dans sa nudité, suggère l'indicible : une enfance confisquée, des parents anéantis (comme une branche cassée), une mémoire oblitérée*.

Deux textes s'interpénètrent dans cet objet tout à la fois votif (dans sa partie autobiographique) et horrifique (dans sa partie "roman d'aventure" -une psychanalyse est-elle autre chose ?-qui se coagule en une dystopie monstrueuse). Perec nous fait passer de l'un à l'autre et, tandis que l'un s'éclaircit de souvenirs de plus en plus perceptibles, l'autre s'enfonce dans l'épouvante.

W donc. Gaspard Winckler, soldat déserteur, réfugié près de la frontière luxembourgeoise, est approché par le mystérieux Otto Apfelstahl qui lui demande à brûle pourpoint : "Vous êtes-vous déjà demandé ce qu'il était advenu de l'individu qui vous a donné votre nom ?" et le missionne en Terre de feu, sur l'île W**, afin d'y retrouver un gamin autiste et fugueur (?). Quand on sait que Perec s'est allongé sur le divan de J.-B. Pontalis, de 1971 à 1975 et que grâce à cette analyse, il est remonté aux sources de son enfance, on savourera d'autant ce récit à clés.

Après une clôture de points de suspension donc (...), on abandonne le récit pour le compte-rendu anthropologique du régime sportif et concentrationnaire de W. On passe très vite de "mens sana in corpore sano" à des corps suppliciés par des esprits pervers et l'écriture détachée, sans affect, de Perec rend insoutenable l'univers glacé qu'il décrit. Arbeit Sport macht frei...

Enchevêtrés à cette fiction cauchemardesque, un chapitre sur deux est assigné aux souvenirs disparates d'un Georges Perec luttant avec un passé qu'il s'est réinventé et ses rares vestiges concrets qu'il accepte enfin de regarder en face (photographies, visites in situ et témoignages). À ses fantômes enfin sortis des limbes, il rend un déchirant hommage, un ex-voto gorgé de sanglots : "J'écris : j'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture : leur souvenir est mort à l'écriture ; l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie."

D'une impérieuse nécessité, ce livre vous tatoue le cœur et laisse des stigmates (comme une cicatrice sur la lèvre supérieure) dans tous les esprits qui s'en emparent.

*Pour rappel, le petit Perec a perdu ses parents très jeune (son père à la guerre, sa mère dans les camps) et a gommé ses années d'enfance.

**W comme War, wagon,  Warszawa , Who/Wer ? Why/Warum ?..., l'imagination se débride. On pense également à cet alexandrin économique de G. Perec : "W, W, W, W".

“Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.” M. Proust, Du côté de chez Swann

“Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.” M. Proust, Du côté de chez Swann

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