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La vie errante

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Mes goûts et mes couleurs


Au cœur des ténèbres - Joseph Conrad

Publié par Thierry L. sur 5 Janvier 2018, 17:14pm

Catégories : #Lu

Avec Conrad et son alter ego littéraire, Marlow, nous partons en expédition sur le Styx : nous croiserons lors de cette terrifiante excursion des Moires au tricot, un Charon élégant et des fantômes patientant dans les Prés de l'Asphodèle. Un leitmotiv infernal !

Critique radicale du colonialisme, "Au cœur des ténèbres" balbutie le choc civilisationnel que constitue la rencontre de l'Europe avec l'Afrique. Il s'agit bien d'un balbutiement : à l'instar du costume d'Arlequin de l'un des protagonistes (dont les vêtements sont bizarrement rapiécés), le récit de Conrad est bredouillé, ânonné. Rien de fluide ici : le lecteur est mis à contribution pour riveter (comme Marlow son vapeur), rejointoyer les épisodes de l'histoire rapportée. Et quelle histoire !

Marlow, parti de Bruxelles "la cité sépulcrale", est chargé de rétablir au Congo des liens commerciaux avec un certain Kurtz dont on est sans nouvelles depuis un long moment. A pieds à travers la jungle puis à bord d'un vieux vapeur rouillé, Marlow remonte le cours du fleuve Congo et s'enfonce dans l'obscurantisme et la barbarie.

Kurtz, d'abord convaincu de son rôle d'éclaireur, a commencé un rapport "pour la suppression des coutumes barbares" mais ivre de son pouvoir absolu face aux "simples" indigènes, il a petit à petit glissé vers la folie. Jouant des superstitions des Africains, il s'est rêvé omnipotent. Impérieux Hadès de ces Enfers, il s'est arrogé le droit de vie et de mort sur ses esclaves noirs fanatisés par sa toute puissance. Marlow l'arrachera à grand peine de son royaume chthonien mais comme Eurydice, tout retour sera impossible. Il succombera en exhalant un terrible dernier souffle "L'horreur ! L'horreur !".

Impitoyable allégorie de tous les abus expansionnistes, Kurtz, idéalisé par les siens restés au pays, trompe, dépouille, viole, tue l'homme noir : ses ultimes paroles -remords pestilentiels- s'imposent comme une charia inversée.

Le narrateur, porte-parole du romancier, ne questionne que la barbarie en action : l'époque ne permettait pas d'aller plus loin dans la prise de conscience et les Africains sont ici encore esquissés comme des fantoches. Muets et frustes, ils sont dépeints à gros traits, l'exotisme camouflant à grand peine le dédain blanc. Conrad est de son temps. Cependant il nous interroge : quelle est la bête qui sommeille en chacun de nous ? Marlow l'avoue : Kurtz est notre frère en inhumanité ("Exterminate the brutes" concluait-il son rapport de "civilisateur").

Une incursion cauchemardesque dans la psyché de l'homme dit évolué. On évoque le Voyage de Céline, Brando sortant de l'ombre dans Apocalypse Now... on pense surtout beaucoup à soi dans ce miroir tendu à notre vulnérabilité.

 

 

Au cœur des ténèbres - Joseph Conrad
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